À une vitesse vertigineuse, ce qu’il est convenu d’appeler l’intelligence artificielle, même si le terme d’ « intelligence » est particulièrement mal choisi, a pris pied dans nos vies. Certains ont peur de ce nouvel outil, d’autres au contraire y voient de multiples opportunités. En tant que catholique, c’est une réalité à laquelle nous ne saurions échapper, car l’annonce de l’Évangile ne peut se faire sans considérer la vie concrète des peuples. Pour preuve, au cours de cette année scolaire, le nombre d’événements organisés au sein de notre diocèse ou au niveau des conférences épiscopales d’Europe. Dans son encyclique Magnifica humanitas, présentée au monde le lundi de Pentecôte, le pape Léon XIV livre une analyse précise et des lignes de conduite. Nous profitons de cette actualité pour voir comment l’Église qui est au Luxembourg a pris en main le sujet à tous les échelons de son organisation.
Commençons par une définition. Celle-ci nous a été donnée à la faculté de théologie et d’étude des religions UCLouvain, en janvier 2026, à l’occasion de la journée pastorale interdiocésaine coorganisée par le Centre de formation diocésain (CFD).
« L’IA est une technologie intégrée à une diversité de produits, explique le professeur Stipe Odak (UCLouvain). Il n’existe pas une IA unique mais une pluralité d’algorithmes déployés dans des produits différents. Dès son origine, dans les premières décennies du vingtième siècle, les concepteurs de l’IA oscillent entre deux pôles : une ambition philosophique, penser, et une ambition pragmatique, imiter. » Dans la vie quotidienne, l’IA que nous utilisons tous est l’IA dite générative. Nous lui posons une question et elle répond. Nous lui demandons de faire une synthèse de documents, de traduire un texte, de faire nos devoirs à domicile… Notre demande est appelée un « prompt ». L’IA, qui ne connaît pas le langage. La machine découpe nos éléments en petits morceaux, mots, morceaux de mots, ponctuations… : ce sont des « token ». Puis elle cherche dans ses bases de données et assemble d’autres token, sur la base de probabilités. Cet assemblage de token est retraduit en mots pour créer une réponse. « L’IA fascine par sa capacité à réunir toutes les données, remarque Baptiste Rappin, universitaire et philosophe, invité par le Theobar en mai dernier. Sa puissance de calcul est infinie. Mais elle ne sait pas parler. La caractéristique du langage humain est d’ouvrir l’univers de la fiction, de l’abstraction. Or l’IA ne fait que traduire ses résultats en langage humain. Ce faisant, elle nous invite à renoncer à la condition humaine pour nous plier à sa logique. »
L’avertissement de Baptiste Rappin n’est pas isolé. Au fil de son histoire, le développement de l’IA a déclenché différents signaux d’alarme. Le premier dans les années soixante, avec la crainte qu’une machine puisse créer d’autres machines. La deuxième alerte s’est développée au fil du temps et concerne les ressources, car l’IA a besoin de créer énormément de processeurs informatiques. Enfin, une troisième alerte concerne l’interprétabilité. « Les systèmes d’IA contemporains sont beaucoup trop complexes pour être réellement compris, explique le professeur Odak. Si leurs résultats, en apparence, sont proches du langage humain, nous ne saisissons pas précisément les mécanismes par lesquels ils analysent, traitent et combinent les données. » Opacité et incontrôlabilité, le risque est bien réel. Pierre Giorgini, professeur à l’UCLouvain, le confirme : « L’IA provoque une accélération dans la production de la vérité. » Mais quelle vérité ? Le professeur Giorgini explique la déferlante haptique que subit notre époque, avec la réalité virtuelle qui permet, après la vue et l’ouïe, de simuler le toucher. Démêler le vrai du faux devient un défi.
Face à ces enjeux, que peut faire notre « Magnifique humanité » ? Le pape Léon XIV, pour sa première encyclique, qui porte ce nom, s’est saisi du sujet. Son texte a été largement salué par la presse internationale et par les intellectuels, bien au-delà des cercles chrétiens. Comme son prédécesseur le pape François l’avait fait avec Laudato si’ pour l’écologie, il fait ainsi entrer l’Église, autorité morale, dans le débat mondial sur la place de l'homme dans un monde automatisé et sur la gouvernance des nouvelles technologies, qui doit être mise en place.
Dès l’introduction, le Souverain Pontife s’inscrit dans la ligne défendue par l’Église depuis 1891 et la publication par Léon XIII de l’encyclique Rerum novarum. Il consacre d’ailleurs les deux premiers chapitres de son texte à un rappel des grands principes de la doctrine sociale de l’Église (DSE). Le père Marcel Rémond, s.j., invité d’une matinée pastorale du CFD en novembre 2025, avait en quelque sorte préparé le terrain pour notre diocèse, en rappelant les définitions centrales de la DSE : la justice sociale, le bien commun, la dignité (un mot qui revient 101 fois dans l’encyclique de Léon XIV !) de la personne humaine, la solidarité, la subsidiarité, la destination universelle des biens, le soin de la maison commune, l’option préférentielle pour les pauvres.
Sur ce fondement, le Pape développe deux images, qui reviennent régulièrement sous sa plume : celle de la tour de Babel (cf. Gn 11, 1-9) et celle des murs de Jérusalem (cf. Ne 2-6).. « La magnifique humanité créée par Dieu se trouve aujourd’hui face à un choix décisif : ériger une nouvelle tour de Babel ou bâtir la cité où Dieu et l’humanité habitent ensemble » écrit Léon XIV en introduction puis, au chapitre 3 : « d’un côté, la tour de Babel où l’œuvre commune est guidée par un projet de domination qui finit par déshumaniser ; de l’autre, les ruines de Jérusalem qui, sous Néhémie, sont reconstruites pierre par pierre, comme une œuvre de responsabilité partagée. » (n. 90) Là est le défi, car la facilité d’obtenir un résultat, l’impression d’objectivité et la simulation de la communication humaine affaiblissent notre jugement personnel et notre créativité. Sans oublier l’impact environnemental : consommation d’eau, d’énergie, de ressources…
De surcroît, alors que l’on pourrait penser que l’outil n’est pas mauvais en soi, qu’il s’agit surtout de la façon dont nous l’utilisons, Léon explique que nous ne pouvons pas considérer l’IA comme moralement neutre. « C’est pourquoi le discernement éthique ne peut se limiter à se demander si nous utilisons un certain système à des fins bonnes ou mauvaises, mais doit également s’interroger sur la manière dont il est conçu et sur la conception de la personne et de la société qui est inscrite dans les données et les modèles qui le guident. » (n. 104) D’où la nécessité de mettre en place une transparence des processus internes, des contrôles effectifs, la mise en commun des données. « Les principes de la Doctrine sociale nous aident à lire cette nouvelle réalité, écrit le Pape. Dans un monde où quelques sujets concentrent les données, les ressources informatiques et le pouvoir réglementaire, parler de bien commun signifie démasquer cette nouvelle asymétrie épistémique, économique et politique, en dénonçant les nouveaux monopoles de l’IA. Parler de destination universelle des biens signifie trouver des moyens d’assurer l’accès universel aux technologies et à la formation. Parler de subsidiarité exige de protéger la capacité des communautés à choisir et à corriger, sans reléguer leur intervention à un simple rôle de surveillance, une fois que les normes ont été établies ailleurs. Parler de solidarité oblige à reconnaître le travail invisible, souvent exploité, qui alimente les modèles algorithmiques. Parler de justice impose de s’interroger sur les géographies du pouvoir définissant qui peut entraîner les modèles et qui n’est qu’objet d’entraînement, et de reconnaître que la justice sociale n’est pas seulement un objectif à protéger après l’adoption des technologies, mais une condition préalable à mettre en œuvre dès leur conception. » (n. 109)
Que faire alors ? Ces problèmes ne sont-ils pas trop grands, et nous trop petits ? Léon nous met en garde contre cette tentation. « Personne n’est sans responsabilité. Chacun dispose d’un propre champ d’action, et c’est là -et nulle part ailleurs- qu’il est appelé à choisir entre alimenter la logique de force (ne serait-ce qu’avec indifférence, cynisme, mensonge, haine), ou conserver la logique de la paix (avec vérité, sobriété, proximité, attention) » (n. 212). En ce qui concerne la catéchèse, Isabelle Morel, professeur-docteur en théologie catéchétique, directrice de l’Institut Supérieur de Théologie Catéchétique, est intervenue à la demande du CFD en mars 2026 pour parler de l’IA au service de la mission catéchétique. Elle a identifié trois grands sujets théologiques au sujet desquels l’IA nous interroge : le statut de la parole, la notion d’intelligence et la compréhension du vivant. Évoquant particulièrement l’IA générative, celle que nous interrogeons désormais à tout moment, elle a insisté sur l’importance de bien choisir son outil, en privilégiant Magisterium AI, et a rappelé que le Pape a demandé aux prêtres de Rome de ne plus utiliser l’IA pour leurs homélies.
Au niveau européen, les conférences épiscopales ont fait une large place à l’IA dans leurs réunions du printemps. Le 21 avril 2026, le père Diego de Lima, Carolina Medrano et Maddalena Capurso, de LuxYouth, la pastorale des jeunes du diocèse, ont pu présenter à leurs homologues européens leurs réussites et leurs projets sur le thème « Soyez des prophètes dans le monde numérique ! ». L'événement a réuni des évêques, des directeurs et des délégués des Conférences épiscopales européennes, dans le but de réfléchir sur la mission de l'Église et, en particulier, sur le ministère de la jeunesse à l'ère numérique. Don Jean Gové, coordonnateur des activités d'intelligence artificielle pour l’Archidiocèse de Malte a souligné que le défi n’est pas seulement technologique ou éthique, mais surtout anthropologique, dans une culture qui réduit l’individu à la performance et à la visibilité. La perspective chrétienne place au centre la dignité de la personne et la rencontre authentique avec les autres. D’un point de vue pastoral, la technologie peut aider, mais elle ne peut remplacer les relations authentiques et l’accompagnement personnel. La technologie numérique n’est utile que si elle sert de porte d’entrée vers de véritables communautés.
Après les pastorales des jeunes, le Conseil des conférences épiscopales d’Europe (CCEE) a réuni quelques jours plus tard les responsables presse et porte-parole des diocèses. « La communication n’est pas seulement la transmission d’informations, mais aussi la création d’une culture » avait déclaré le pape Léon aux professionels de la communication en 2025 (n. 135). Une culture que l'Église catholique ne peut pas laisser manipuler par l'IA. Dans son discours d’accueil, Mgr Gintaras Grusas, archevêque de Vilnius et président du CCEE, a proposé cinq engagements pratiques pour une mission digitale européenne : renforcer une culture de la vérification et de la vérité ; développer une présence pastorale dans les espaces onlife, par opoosition à online ; garder une approche humaine de l’IA ; renforcer la coopération européenne ; former au discernement digital.
Discernement digital. Dans ce dernier domaine, l’école a un rôle indéniable à jouer. Pétrusse asbl a invité pour en parler Marco Signore, directeur d’une école de Bruxelles, l’Agnes School. « L’impact de l’IA sur l’enseignement se fait déjà sentir, a-t-il expliqué. Et les enseignants ne donnent pratiquement plus de devoirs à domicile puisqu’il suffit aux élèves de prendre une photo de l’exercice pour en avoir le corrigé instantanément. » L’école est donc en train de repenser la vérification des apprentissages. Côté parents, il faut éduquer, amener les enfants à se poser des questions sur l’IA, converser, lire à voix haute, demander aux enfants ce qu’ils pensent et surtout pourquoi ils le pensent… Chercher la vérité et entrer en relation.
Enfin, en terminant ce dossier, revenons sur l’un des principes fondamentaux de la doctrine sociale de l’Église, la subsidiarité. Elle est, rappelle le Pape dans son encyclique, ce « principe selon lequel ce que les personnes, les familles, les communautés locales et les corps intermédiaires peuvent faire ne doit pas être assumé par des instances supérieures. Les institutions de niveau supérieur doivent reconnaître, protéger et promouvoir la liberté et la créativité des niveaux inférieurs, en coordonnant leurs contributions afin qu’elles coopèrent efficacement au bien commun. » (n. 68) Nous avons vu que, tout au long de ces derniers mois, chaque instance a joué son rôle pour sensibiliser les catholiques aux défis de l’intelligence artificielle. Au Vatican, Léon XIV a proposé de nombreux documents à notre lecture. En Europe, le CCEE s’est saisi de la question. Dans notre diocèse, le Centre de formation diocésain a proposé plusieurs formations et diverses associations ont organisé des conférences. Vous-mêmes, lecteur, êtes parvenu au bout de ce dossier, répondant à la demande du pape Léon : "Investissons dans l’éducation, qui commence par nous-mêmes ! Nous avons tous besoin de nous former à vivre le numérique de manière humaine, comme partie intégrante de l’éducation à la foi et à bien vivre de l’Évangile" (n. 238). En effet, la construction de la tour de Babel ou celle de Jérusalem commence en chacun de nous.
« Au terme de ce parcours, nous dit le Pape en conclusion de son encyclique, je souhaite vous proposer un itinéraire de vie chrétienne sobre et exigeant pour vivre ce changement d’époque à la lumière de l’Évangile. » Quatre points dans ce programme : la foi qui contemple le dessein d’amour du Père, la charité qui nous unit en un unique corps ecclésial, l’espérance qui soutient notre action dans le monde, et la prière. « Avec la même foi que Marie, devenons des tisseurs d’espérance dans notre monde, en partageant ce que nous sommes et ce que nous avons, afin que la présence de Jésus grandisse au milieu de nous et que son Royaume prenne forme. Dans l’humble fidélité de chaque jour, l’ère de l’IA peut elle aussi devenir un passage par lequel l’Esprit fait mûrir la civilisation de l’amour dans notre vie. Le Seigneur continue de faire toutes choses nouvelles et maintient ouverte, pour chaque époque, la possibilité de devenir une histoire de salut à la lumière de l’Incarnation. Je confie ce désir à la Mère du Christ, la femme du Magnificat, pour qu’elle accompagne nos pas dans ce présent en mutation et garde en chacun de nous la confiance en l’Évangile, afin que nous puissions témoigner de la beauté d’une magnifique humanité habitée par Dieu. »
Vous pouvez télécharger ici l'encyclique Magnifica humanitas.
Pastorale, communication, éducation… que faire de l’Intelligence Artificielle ?
Encyclique du pape Léon, conférences et formations aux niveaux européen et diocésain : un dossier complet pour comprendre.
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Gros titres
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